« L’imagination au pouvoir » : les uchronies de Mai 68 en France

« L’imagination au pouvoir » : les uchronies de Mai 68 en France

Par LANUQUE Jean-Guillaume

Mai 68 a un statut particulier en France. Il est en effet souvent considéré comme un moment-clef, un tournant même, qualifié différemment en fonction des positionnements politiques et idéologiques. Pour les uns, c’est le début du déclin, la cause matricielle de tous les problèmes, dégradation de l’autorité, baisse du niveau scolaire, confusion des mœurs… Pour d’autres, c’est au contraire une bouffée d’air frais, le point de départ pour des luttes revendicatives légitimes (celles des femmes, des homosexuels…) et la promesse d’un avenir progressiste inaccompli. Cette focalisation sur son interprétation a pu gêner son appréhension historique plus sereine, et c’est aussi peut-être ce qui permet de comprendre le faible nombre de scénarios uchroniques envisagés à son égard. Depuis plus de cinquante ans, en effet, les fictions contrefactuelles bâties autour de ces quelques semaines d’ébullition sociale demeurent relativement peu nombreuses. Et pourtant, ainsi que l’écrit Ludivine Bantigny, « L’événement est une marche : il suppose qu’on lui restitue son ‟en cours”, toutes les virtualités qu’on lui prête et les avenirs qu’on y projette 1. » C’est à partir d’un corpus de sept titres, composé aussi bien de romans que de nouvelles, de bandes dessinées que d’essais de politique fiction, que nous avons tenté de saisir la place de Mai 68 dans l’imaginaire et ses métamorphoses au fil des décennies.

 

Le temps de l’utopie : Bon, Burnier, Durand

La toute première uchronie sur Mai 68 à voir le jour a été écrite dans la continuité directe des événements, puisqu’elle fut publiée en novembre 1968 2 ! Frédéric Bon et Michel-Antoine Burnier, cousins, sont alors âgés d’environ 25 ans, et ont déjà à leur actif une expérience de « porteurs de valises » durant la guerre d’Algérie. Ils furent également membres de l’Union des étudiants communistes. On a donc affaire à deux adultes engagés, qui souhaitent probablement prolonger ce qu’ils ont vécu lors des « événements ». Si Mai avait gagné révèle également une certaine familiarité de la littérature de science-fiction, puisque le livre débute à la manière d’un Edom (Jules Verne) ou d’un Et la planète sauta (B.R. Bruss), par la découverte, en plein XXIIe siècle, de fragments du carnet d’un journaliste ordinaire, ayant vécu 68. Un témoignage précieux, car tout un pan du passé de nos descendants du futur leur est devenu inconnu, la guerre mondiale de libération des années 1984-1985 ayant vu l’utilisation d’armes anti-mémoires… C’est donc ce témoignage fictif qui est reproduit, enrichi de quelques dessins signés Wolinski et de diverses notes explicatives. L’uchronie proprement dite débute le 5 juin.

La reprise du travail que notre continuum a connu n’a pas lieu, les grèves se durcissant et engendrant même des affrontements avec les comités d’action civique (le SAC, service d’ordre gaulliste en charge également de certaines opérations plus ou moins légales), avec deux morts à Conflans. Une manifestation protestataire monstre s’ensuit à Paris le 7 juin, réclamant la démission du président de Gaulle. Tandis que les négociations tripartites gouvernement-patronat-syndicats s’enlisent, les difficultés de la vie quotidienne ne font que s’accroître. Ce sont donc les grévistes qui prennent progressivement en charge le ravitaillement, tout en optant pour l’autogestion dans un nombre d’entreprises en progression. Parallèlement, un projet d’union des gauches se concrétise autour d’un programme commun de gouvernement. La situation se tend encore davantage lorsque l’armée se positionne autour de Paris (clin d’œil à la situation de juillet 1789), et que certains appelés manifestent leur refus en créant des comités d’action des soldats (mode d’action qui allait d’ailleurs se généraliser, à l’initiative de la Ligue communiste, dans nos années 1970). Le 14 juin, c’est l’insurrection : des lieux emblématiques de la capitale sont occupés ou détruits. Deux jours plus tard, les organisations d’extrême gauche forment un Front révolutionnaire unifié, et le 17 juin, un Comité central de grève s’installe à l’Hôtel de ville de Paris, réplique de ce que la Commune de Paris avait réalisé en 1871. Dès lors, l’histoire s’accélère : le discours de de Gaulle appelant à lui confirmer la confiance échoue, même les CRS finissant par se rallier aux manifestants ! Le gouvernement provisoire qui se met en place est dirigé par François Mitterrand, sans ministres du PCF.

Formés par la littérature communiste, Frédéric Bon et Michel-Antoine Burnier concrétisent dans leur fiction ce que bien des « gauchistes » espéraient voir advenir en 68, une situation de double pouvoir, réplique de ce que la Russie avait connu en 1917. Ici, le rôle de Kerenski est joué par Mitterrand, adepte d’une cogestion, là où le Comité central de grève encourage l’autogestion. Oppositionnels au sein du PCF, ils réservent également une bonne partie de leurs coups en direction du Parti, accusés d’être prisonniers d’un certain légalisme, de négociations politiciennes et d’être toujours en retard des événements réels, déconnecté du mouvement populaire. Bref, une bureaucratie ouvrière conservatrice et bien peu révolutionnaire. L’anecdote des paroles de « La Marseillaise » chantées sur l’air de « L’Internationale » s’avère particulièrement savoureuse ! La fin de Si Mai avait gagné peut apparaître frustrante, car les notes du journaliste cessent brusquement, alors que la contagion révolutionnaire commençait à gagner les pays voisins de la France. La société de l’avenir, celle de ce XXIIe siècle fictif, donc, est toutefois entrevue par allusions dans les notes de bas de page : disparition totale des privilèges de toute nature, prolifération de comités de base, changement des noms de rues ou de places (la place de la concorde devenue place de la spontanéité, référence aux maoïstes de l’UJCML, et la rue Saint-Jacques muée en rue Léon Trotsky 3).

Six ans plus tard, René Durand, alors jeune auteur de science-fiction, se met en scène dans une autofiction pleine de malice. « Fragment d’autobiographie en mai 1968 4 » assume totalement son second degré tant son scénario uchronique est particulièrement improbable. Si Mai 68 a pu aller au-delà des limites qu’on lui connaît, c’est grâce… à l’équipe de la revue Fiction, une institution du petit monde de la science-fiction, cette même revue qui publie la nouvelle de René Durand ! Ils ont en effet pris la direction du mouvement dès le 10 mai, afin de lui impulser une direction ferme et révolutionnaire. Mais la divergence originelle est plus ancienne, Boris Vian, connu entre autres pour avoir été un des porte-paroles de l’acclimatation de la science-fiction étatsunienne en France au début des années 1950, étant toujours vivant dans ce 68-là. Le texte s’adresse dès lors avant tout aux amateurs, le rédacteur en chef de Fiction, Alain Dorémieux, devenant ici le « premier coordinateur des volontés révolutionnaires » (sic), tandis que Jean-Pierre Andrevon, un des auteurs les plus politisés de la science-fiction d’alors, se charge de la culture, et Daniel Walther de l’audiovisuel. Malgré tout, René Durand évoque la généralisation de comités de lutte à travers toute la France, allant jusqu’à un début de guerre civile (les combats sont violents à Nice et à Marseille). La guérilla qui s’oppose à l’armée ne dure toutefois qu’un temps, grâce au ralliement au peuple de militaires fans de science-fiction ! Cette nouvelle, empreinte de l’esprit 68, d’une sexualité libérée, nourrie d’une narration torrentielle et d’un rythme trépidant, est avant tout un éloge de l’imaginaire, ce qui est censé justement caractériser la science-fiction. Une soif d’utopie, de montrer que rien n’est impossible, et l’espoir de transformer l’essai de Mai 68 grâce à la littérature. Après tout, « c’est la culture qui décide de l’homme 5. » La fiction de René Durand semble par ailleurs témoigner du basculement en cours, faisant passer la contestation de la sphère politique à celle de la culture, qui s’imposera progressivement comme la caractéristique majeure de ces « années 68 ».

 

Bilan et absence de perspectives : L’Algarabie de Jorge Semprun

Un roman paru fin 1981 va marquer un tournant plus profond, celui d’un changement d’époque et de vision de 68 : L’Algarabie de Jorge Semprun 6. Lui aussi fut un militant très actif dans le mouvement communiste espagnol, faisant partie de ses cercles dirigeants, avant d’en être exclu en 1964. C’est donc sur son propre passé qu’il fait retour dans ce roman aux multiples entrées. L’Algarabie est un livre matriochka, une œuvre picaresque aussi fascinante que déconcertante ; algarabie signifie d’ailleurs charabia. Le narrateur y est explicitement présent, brisant le pacte de lecture habituel en s’adressant au lecteur à maintes reprises, et prouvant que cet exercice littéraire est avant tout un jeu. Il n’empêche, L’Algarabie est bien une uchronie. Les événements de Mai s’y sont emballés en raison de l’accident d’hélicoptère ayant coûté la vie à de Gaulle, alors qu’il revenait de son entrevue avec le général Massu à Baden-Baden. Il ne peut donc livrer son discours du 30 mai initiant la reprise en main, laissant le champ libre à la constitution d’un gouvernement Mendès-France. Ce dernier est toutefois pris en tenaille entre les thuriféraires de l’ordre et les révolutionnaires. Les années qui suivent sont marquées par une guerre civile, motivant l’intervention des casques bleus de l’ONU. Mais ce sont bien les forces révolutionnaires qui déclinent progressivement, jusqu’à se retrouver isolées sur la rive gauche de Paris, au sein d’une Commune étique. Elle garantit son existence grâce à la signature d’accords de paix avec le gouvernement de Versailles en 1973, et se retrouve encerclée par la construction d’un mur. L’intrigue du roman proprement dite, concentrée sur une journée, a lieu fin 1975.

Les parallèles avec l’histoire sont nombreux, du mur de Berlin à la fin de la guerre du Vietnam, sans oublier bien sûr la Commune de Paris, une fois encore (les Amazones, bataillon de femmes, sont une réplique des Amazones de la Seine de 1870-1871), et la guerre d’Espagne. La ZUP (zone d’utopie populaire) de la rive gauche abrite en effet une forte communauté espagnole, qui s’affronte avec d’autres groupes, noctards ou corses – en réalité des malfrats vivant de prostitution. Un des points de passage entre la Commune et le reste de Paris est même nommé Check Point Danny, en référence à la fois au Checkpoint Charlie de Berlin et au rôle de Daniel Cohn-Bendit en 68. Comme si cela ne suffisait pas, cette Commune de Paris est également surveillée et infiltrée par les services des renseignements généraux, et son existence en 1975 ne tient plus qu’à un fil. Ce tableau que brosse Jorge Semprun semble tout droit inspiré de la réflexion de Karl Marx dans Le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, quant à la répétition du même dans l’histoire : « (…) la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Car c’est bien ce qu’est cette nouvelle Commune de Paris comparativement à son illustre devancière. Elle ne survit d’ailleurs que grâce aux recettes des visites touristiques qu’elle autorise en ses murs et à son rayonnement culturel, celui de l’Université populaire qui singe celle de Vincennes-Saint-Denis. Ce que démontre en tout cas L’Algarabie, sous ses multiples couches narratives, son érudition et ses références très ciblées aux débats politiques de l’extrême gauche des années 60 et 70, c’est qu’un Mai capable d’initier une véritable crise révolutionnaire n’aurait abouti qu’à un conflit fratricide et vain, condamné de toute façon à un échec programmé. C’est l’oraison funèbre du « gauchisme », tel que Philippe Buton l’a récemment évoqué 7, que signe Jorge Semprun. Car « (…) sous les pavés, il n’y avait pas la plage : il y avait la boue 8. »

 

Le temps de la désillusion : Duval / Pécau, Bruce, Quivy

Il faut alors attendre 2011 pour voir presque coup sur coup la série de bandes-dessinées Jour J consacrer deux albums à Mai 68. Le principe de Jour J est simple : proposer des uchronies variées, illustrées par des dessinateurs différents mais unies par un duo de scénaristes inamovibles, Jean-Pierre Pécau et Fred Duval. L’imagination au pouvoir ? 9 semble de prime abord s’inspirer de L’Algarabie, en reprenant un point de divergence similaire, la mort du président de Gaulle dans un accident d’hélicoptère. Une guerre civile s’enclenche alors entre l’armée, menée par Massu, et les forces de la Commune de Paris épaulées par le contingent en révolte et de nouvelles Brigades internationales (auxquelles participe Jim Morrison, qui meurt au combat). Deux ans d’affrontements secouent le pays, avant qu’un gouvernement d’union nationale ne parvienne tant bien que mal à apaiser la situation. Des poches de résistance d’extrême droite n’en subsistent pas moins dans certains quartiers de Paris. Nous découvrons la capitale en 1973, avec trois des principaux dirigeants, Daniel Cohn-Bendit, François Mitterrand et Jacques Chirac. Ce dernier est mêlé à une histoire de vengeance entre anciens de la guerre d’Algérie, autour d’un braquage d’une somme d’argent survenu en Mai 68… Jean-Pierre Pécau et Fred Duval insistent surtout, visuel oblige, sur les transformations architecturales de Paris, avec la figure tutélaire de Jean-Louis Chanéac. Les bâtiments aux allures futuristes se multiplient, et on devine une profonde vitalité culturelle, sensible aussi dans le cinéma avec le tournage de la suite du film Mister Freedom de William Klein. Mais la part d’utopie s’arrête là, sans prolongements politiques (pas d’autogestion évoquée, par exemple). Les scénaristes semblent s’être moulés dans une certaine vision contemporaine de la lecture de Mai 68, privilégiant le culturel sur le social et le politique. Certes, la nouvelle Commune de Paris possède des factions diverses dans lesquelles on retrouve les grandes tendances de l’extrême gauche du temps (« internationalistes » à la Che Guevara qui tentent de répandre la lutte armée dans les autres pays, maoïstes, militants situationnistes ou de Vive La Révolution ! cantonnés dans une marge festive, et « réalistes » comme Michel Rocard ou Daniel Cohn-Bendit… rien par contre sur les trotskystes, si puissants à l’époque). Mais les seules réformes évoquées sont la légalisation de l’avortement, des drogues douces et l’abolition de la peine de mort. Autrement dit, des changements pour la plupart réalisés dans notre propre continuum. Quant à la Constituante prochainement convoquée, elle doit accoucher d’une VIe République qui se rapprochera probablement plus de la IVe que de communes libertaires autonomes ! Le dénouement de l’intrigue concernant le braquage de 68 démontre quant à lui la profonde résilience des mœurs politiciens : plus que Chirac, dont l’ambition sans beaucoup de scrupule est dénoncée, c’est Mitterrand et son redoutable machiavélisme qui est la principale cible. Finalement, même un Mai 68 victorieux n'aurait pu suffire à briser l’ordre en place et la domination de certaines élites sur la masse.

Le tome 8 de Jour J, Paris brûle encore 10, paru quelques mois plus tard, est une déclinaison supplémentaire de cet autre Mai 68. Le basculement concerne à nouveau le voyage de de Gaulle en Allemagne. Cette fois, pourtant, un attentat lui fait rebrousser chemin en plein Paris, entraînant l’investissement de l’Élysée le soir même et la mort du président. Une guerre civile s’ensuit, dans des proportions apocalyptiques. S’y opposent en effet les troupes de Massu et celles de Jacques de Bollardière (militaire ayant réellement évolué vers des positions très à gauche et non-violentes dans la décennie 1970), mais aussi nombre de milices de différents bords politiques. Curieusement, la découverte partielle du Paris de 1976, alors que la guerre civile se poursuit, laisse invisible d’éventuelles forces d’extrême gauche. À la place, des trafiquants en tous genres, et les forces de Marcel Lefebvre, intégristes catholiques soucieux de détruire les œuvres d’art de jadis, fortifiées dans le Sacré-Coeur. La dominante de cet album est clairement guerrière, car la guerre civile française est doublée de l’intervention de diverses puissances étrangères, Etats-Unis, URSS, Chine, Royaume-Uni, certaines sous le drapeau de l’ONU en tant que force d’interposition. On a là comme une déclinaison des situations vécues au Liban dans les années 80 ou en Irak suite à l’intervention étatsunienne des années 2000, la conclusion semblant être à la condamnation de ce sur quoi aurait pu déboucher un Mai 68 qui se serait emballé. Le dénouement de l’intrigue voit d’ailleurs Lecanuet devenir président de la nouvelle République, un système politique qui a tout de l’ancien, avant que ne lui succède probablement Michel Rocard pour la gauche. La traditionnelle et rassurante alternance ainsi remise en selle, il est plus aisé d’oublier les espoirs révolutionnaires réduits dans ce cadre à la simple expression de la violence. Pour preuve, c’est un commando maoïste qui prend le contrôle du plateau d’Albion en 1969 et parvient à atomiser les forces de Massu assiégeant la nouvelle Commune de Paris… Ainsi qu’il est écrit sur un des murs de ce Paris alternatif, « Révolution piège à cons 11. »

Quelques années plus tard, Xavier Bruce, un écrivain de science-fiction également chroniqueur, signe La République des enragés 12, une uchronie basse tension. La divergence tient en effet ici à des expériences menées en secret, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sur un groupe d’enfants chez qui se manifestent des pouvoirs singuliers, à l’instar des mutants des X Men. Un retour des super-héros made in France déjà perceptible dans La Brigade chimérique ou postérieurement dans Les Premiers de Xabi Molia. Tous ces pensionnaires parviennent finalement à s’enfuir au début des années 1950, et c’est en 1968, au cœur des événements parisiens, qu’on les retrouve. Chacun a connu un itinéraire différent. Arthur est devenu hypnotiseur dans des cabarets, Brigitte étudiante à Nanterre, Élise alias La Muette mère d’un petit garçon visiblement déséquilibré, Adèle militante d’un groupuscule trotskyste, tandis qu’Antoine a été adopté par la tenancière d’une maison close. C’est Antoine, justement, qui lance le premier pavé de Mai. L’intrigue proprement dite voit ces enfants devenus grands converger les uns vers les autres, autour des ambitions de deux personnages antipathiques, Philippe Biret, membre de l’organisation d’extrême droite Occident, et Jean-Paul Startelle, jeune secrétaire d’État à l’ambition dévorante. Et l’uchronie ? En plus de ses origines à chercher dans cet institut pour enfants différents, elle se manifeste surtout début mai, lorsque de Gaulle effectue une visite impromptue auprès de deux anciennes pensionnaires de l’institut, qui lui font perdre la raison. Mais Xavier Bruce demeure au seuil des changements induits par cette décapitation du pouvoir central, sans que l’on ne sache exactement si ce dernier parviendra à rétablir l’ordre, comme dans notre continuum. Le dénouement du roman permet néanmoins de tirer plusieurs conclusions. D’abord, un rejet du possible retour du fascisme et une condamnation des manœuvres politiciennes, Startelle pouvant se rapprocher de la figure du Chirac et du Mitterrand de L’imagination au pouvoir ? Ne restent dès lors que deux options pour une jeunesse désireuse de secouer le joug de ses ainés et d’un pouvoir à l’autoritarisme légèrement amplifié pour l’occasion (on est, à l’époque de la rédaction, dans une époque marquée récemment par l’affaire Tarnac et les mobilisations des zadistes sur différents sites) : le basculement dans la lutte armée, incarné par Antoine et Adèle, ou une révolution menée « Par l’art, l’amour, le sexe 13 », telle que cherchent à l’exprimer Arthur, sa compagne Anna et Brigitte. La première option, de par l’association annoncée du couple avec Mesrine, semble mener tout droit à une impasse, à la façon des Tueurs nés d’Olivier Stone. Dès lors, ne reste qu’une révolution culturelle qui se rapproche furieusement des changements bien réels induits par Mai 68 et le plus souvent valorisés. Pas de révolution impliquant le peuple, qui demeure dans le roman très en arrière-plan, mais des actions finalement élitistes, d’avant-gardes montrant le chemin à suivre.

Vincent Quivy, en 2018, signe pour sa part un livre entre roman et essai, intitulé Les 99 jours de Cohn-Bendit 14. Le point de divergence réside à nouveau dans le fameux départ de de Gaulle pour Baden-Baden, ici largement prolongé, avec un président en exercice véritablement déprimé ; ce point de départ est relativement fragile, mais il laisse l’espace parisien libre pour les autres acteurs. Pompidou, qui hésite devant l’usage d’une répression militaire, est rapidement débordé par la mobilisation étudiante, dont le point d’orgue tient dans la prise de l’Hôtel Matignon. Dans cette vacance du pouvoir qui s’installe, le livre met en scène les manœuvres politiciennes visant à la combler : face à Mitterrand désireux de gouverner avec le soutien des communistes, Pierre-Mendès France parvient à incarner une forme d’union nationale, isolant les gaullistes partisans d’une utilisation de l’armée (dont un Pompidou désireux de retrouver son poste de premier ministre). Le Parti communiste et la CGT, pour leur part, demeurent spectateurs de la situation, sans chercher à s’emparer de l’État. Là où Vincent Quivy nous semble plus discutable, c’est dans le positionnement des groupes révolutionnaires. L’intégration à un gouvernement d’union nationale ne se serait probablement pas réalisée aussi facilement – cinq ministres « gauchistes » sont présents, Cohn-Bendit à la jeunesse, Sauvageot à l’éducation, Kouchner à la santé, Geismar à la recherche et July aux Universités, auxquels on peut ajouter François Truffaut à la culture ! –, et si une frange du mouvement renforce son radicalisme, nulle mention n’est faite d’une multiplication de comités de luttes, prélude à d’éventuels soviets. Ce n’est que dans un second temps, après la démission temporaire du gouvernement Mendès devant une situation d’agitation qu’il échoue à faire régresser, que la situation se radicalise davantage. Plus improbable, le changement de position du PCF, cherchant à déstabiliser l’État français… pour mieux détourner les yeux de l’Europe occidentale de la répression en Tchécoslovaquie !

Le tiraillement entre révolution et contre-révolution, la multiplication des comités de base et une préparation de coup d’État militaire – via le ministre des armées Pierre Mesmer et les machinations de Foccart et du SAC – ne sont pas sans évoquer la situation russe de 1917 : l’intervention effective de l’armée met d’ailleurs le feu aux poudres, à la manière du putsch manqué de Kornilov. La France de cet été 68 devient alors celle d’une grande fête, passant par la constitution d’un gouvernement révolutionnaire dirigé par Cohn-Bendit et qui comprend, entre autres, les trotskystes Henri Weber et Alain Krivine. Les réformes mises en chantier anticipent pour l’essentiel sur celles de 1981 et de la gauche plurielle. Mais les discussions internes au camp révolutionnaire mettent l’accent sur la spontanéité à privilégier au détriment de l’organisation et d’une forme de centralisation, aboutissant à une scission latente. Si Cohn-Bendit cherche un appui le plus large possible pour se maintenir au pouvoir face au double risque de guerre civile et d’intervention de l’OTAN, les plus radicaux (maoïstes et trotskystes) comptent s’en prendre à un appareil d’État laissé jusqu’alors relativement intact. Une divergence qui aboutit à un coup d’État sur le modèle bolchevique, sans qu’il ne soit fait aucune mention de l’évolution et des positions des comités de base, rendant la tentative à la fois déconnectée du réel et insuffisamment travaillée par l’auteur. Bien sûr, comme dans toute uchronie qui se respecte, les trajectoires alternatives de personnalités peuvent faire sourire : Jacques Chirac et sa capacité à s’adapter à toute nouvelle situation ; Edwy Plenel, encore lycéen, mais déjà journaliste en herbe ; Michel Drucker fer de lance des grévistes de l’ORTF ; Alain Finkielkraut en maoïste ardent ; et François Mitterrand, toujours obnubilé par l’objectif de devenir président à la place du président. Cet épisode d’une centaine de jours se termine finalement comme il avait commencé, par la nouvelle volte-face d’un de Gaulle prêt à reprendre sa place de guide de la nation, véritable deus ex machina. Tout ça pour ça, aurait-on envie de conclure…

 

Conclusion

Les uchronies sur Mai 68 ont ainsi connu deux scansions majeures. Dans un premier temps, des récits pleins d’optimisme révolutionnaire, qui imaginaient un dénouement plus heureux, un changement plus profond, une révolution ayant triomphé ailleurs que dans les espoirs des militants (proche du Mai comme « répétition générale » de Daniel Bensaïd et Henri Weber 15). Puis, quelques décennies plus tard, des uchronies plus mesurées, envisageant dans le pire des cas une guerre civile dévastatrice, et dont le résultat n’aurait été guère différent de ce que nous avons connu dans la réalité historique authentique. Entre les deux, L’Algarabie est une charnière, le marqueur d’un changement d’époque, du passage d’une croyance en la révolution à un âge marqué par le doute et la désillusion.

Il est surtout difficile d’imaginer une autre histoire pour ce Mai 68 qui, en règle générale, rejoue des scénarii d’antan, Commune de Paris, révolution russe en particulier. De manière plus générale, on peut noter des divergences souvent centrées sur le personnage de de Gaulle, reflet peut-être de la stature du personnage et du caractère présidentiel de la Ve République dont les auteurs subissent l’attraction. Le contraste avec les uchronies récentes nouées autour de la Commune de Paris est patent 16. Tandis que ces dernières osent encore envisager un avenir meilleur, celles de Mai 68, à l’exception des deux écrites dans la continuité des événements, ne peuvent ou ne veulent réellement le faire, n’abordant le prolongement de la situation prérévolutionnaire que sous l’angle d’une parenthèse.

Cela tient sans doute à la différence de perception politique de ces deux moments de fièvre hexagonale : là où Mai 68 est associé à des idéologies renvoyées souvent à un communisme jugé mortifère (le trotskysme, le maoïsme), la Commune présente une pureté des intentions mythifiée, bien sûr, mais qui s’explique par sa plus grande ancienneté, et l’idée de pouvoir ainsi plus facilement enjamber cent cinquante ans d’histoire marqués du sceau des totalitarismes, de sommets de violence et de l’enfouissement dans l’anthropocène.

 

  1. Ludivine Bantigny, 1968. De grands soirs en petits matins, Paris, Le Seuil, 2018, p. 25.
  2. Frédéric Bon / Michel-Antoine Burnier, Si mai avait gagné, Paris, Jean-Jacques Pauvert, collection « enragée », 1968.
  3. Le même Michel-Antoine Burnier réalisera, une quarantaine d’années plus tard, une autre uchronie effaçant la révolution d’octobre des bolcheviques : Michel-Antoine Burnier / Léon Mercadet, Il est midi dans le siècle, Paris, Robert Laffont, 2013. Je me permets à ce titre de renvoyer à l’article « La Grande Pâleur à l’est : les uchronies autour des révolutions russes de 1917 (de 1945 à aujourd’hui) », in Dissidences volume 16 – L’extrême gauche saisie par les lettres, Lormont, Le Bord de l’eau, 2018.
  4. René Durand, « Fragment d’autobiographie en mai 1968 », in Fiction, numéro 248, Paris, éditions Opta, août 1974.
  5. Ibid., p. 104.
  6. Jorge Semprun, L’Algarabie, Paris, Fayard, 1981.
  7. Philippe Buton, Histoire du gauchisme. L’héritage de Mai 68, Paris, Perrin, 2021.
  8. Jorge Semprun, L’Algarabie, op. cit., p. 4.
  9. Fred Duval / Jean-Pierre Pécau / Mr Fab, Jour J tome 6 : L’imagination au pouvoir ?, Paris, Delcourt, collection « Série B », 2011.
  10. Fred Duval / Jean-Pierre Pécau / Damien, Jour J tome 8 : Paris brûle encore, Paris, Delcourt, collection « Série B », 2012.
  11. Ibid., p. 32.
  12. Xavier Bruce, La République des enragés, Paris, ActuSF, collection « Les 3 souhaits », 2015.
  13. Ibid., p. 281.
  14. Vincent Quivy, Les 99 jours de Cohn-Bendit. Histoire du gouvernement révolutionnaire (30 mai – 7 septembre 1968), Paris, L’Archipel, collection « Politique, économie », 2018.
  15. Daniel Bensaïd / Henri Weber, Mai 1968 : une répétition générale ?, Paris, François Maspero, collection « Cahiers libres », 1968.
  16. Voir à cet égard mon article « La bibliothèque oubliée du mouvement ouvrier : 150 ans après, les mythes de la Commune plus vivants que jamais… », in Mouvement ouvrier luttes de classes & révolution. Revue d’histoire, numéro 4, juin 2022, p. 119 à 125.